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Témoignages : Exploitation

Kintsugi : brisé, le cœur devient de pierre pour les démons et d’or pour les bons

Homme / Assistant / Médecine générale / Cabinet

J’ai très mal vécu mes stages hospitaliers. Car je n’ai jamais eu à me vendre pour les concours puisqu’il n’y avait pas de concours en MG, simplement un examen à réussir, d’où cet esprit rebelle extrêmement déplaisant pour les MdS qui attendent notre servitude en échange de leur gratitude d’apprentissages.

Cela n’a jamais été mon genre, fils de médecins spécialistes, personne ne me fait peur et il ne faut pas m’ennuyer longtemps pour s’en rendre compte. Par conséquent, non-stop des tensions de mes soi-disant ‘supérieurs’. Je ne vais pas m’étendre sur mes années ‘stagiaire’ car aucun de mes 23 stages ne s’est bien passé, surtout en hospitalier, surtout au CHU, « l’industrie à monstres » comme je l’appelle depuis que j’en ai compris le fonctionnement lors de mes premiers stages. Cette histoire résumant la pierre angulaire des monstruosités vécues remonte aux soins intensifs, service géré exclusivement par 2 assistantes à peine plus âgées que moi. « Ton job consiste à remplir les scores et le programme, si tu fais bien ton job, on t’apprendra des trucs ». Il n’a pas fallu longtemps pour que je leur dise non. « Ce n’est pas comme cela que ça marche ici, tu vas avoir des mauvais points et tu ne feras jamais une spécialité ». Je m’en fiche, mon job c’est de pratiquer la médecine et je ne cède pas au chantage. Et puis mon avenir, c’est l’examen de MG et pas les faux-semblants des concours de spé. Mais cette histoire est très parlante d’une mentalité pourrie transmise de génération en génération. Passer de pute à maquerelle, que cette mentalité est belle… Même mes parents m’ont dit de mordre sur ma chique jusqu’à la fin. C’est le jour de mon diplôme que j’ai enfin cru à la délivrance. Grosse erreur car j’étais simplement sorti d’un trou pour tomber dans un autre. D’abord idéalisé, mon vieux de la vieille MdS MG s’est très vite révélé être un manipulateur narcissique, vénal, dinosaure, m’aménageant un subtil équilibre entre la surcharge (patients ou papiers) et l’ennui (rien à faire d’autre qu’attendre), me forçant à l’infantilisation, à l’émotionnalité et au formatage, détestant certaines personnes que j’aime et qui ont participé à me construire. Quant à mes collègues, tous des moutons suivant leur grand manitou. Ma formation ? Des comptes-rendus de mes activités, nothing else. Mes loisirs ? Zéro, comptabilité oblige, disponibilité oblige. Mais la pire des aventures au cours de cet assistanat a été d’être accusé d’homicide volontaire pour avoir fait un start&stop de compromis [en attendant une discussion d’équipe] avec la fille unique mandataire de soins pour une demande d’euthanasie passive chez sa maman de 90 ans en état pauci-relationnel nourrie par gastrostomie parce que « les euthanasies passives, ce n’est pas la politique de la maison » (Ce n’était qu’un bête start&stop, et une demande pour une plus ample discussion plus tard…) Pour rappel, la menace du pénal, c’est du harcèlement moral. Bref, communication ? Néant.
Mon isolement de bien-obligée autonomie et mes oppositions de libre-arbitre critique les ont encouragés à vouloir me virer il y a tout pile un an tandis que j’écris ce témoignage. Évidemment, j’ai craqué. En perte de sens, j’en ai pleuré : devait-il que ce soit partout ce choix entre l’horreur de la soumission ou la solitude du rejet des autres ? Après un burn-out de 3 jours (vendredi-samedi-dimanche) et pendant les 10 mois qui ont suivi, j’ai trouvé une réponse. Tu es médecin. Tu es à côté des gens, pas en dessous. Affirme-toi. Tu as du pouvoir, le pouvoir de tes connaissances. Libère-toi de tous ces égoïstes qui te pourrissent l’existence, en leur disant non ou au revoir, peu importe leur statut. Malgré leurs noms de maîtres de stage en chef, de secrétaire cheffe, d’infirmière cheffe, d’assistance sociale directrice cheffe, ces gens ne sont pas tes tyrans. Ton job, c’est de soigner des patients, pas d’être une espèce d’esclave multifonctionnel avec un peu de médical parsemé. Si on te dit le contraire, mets-les devant le fait accompli de ton contrat = voir minimum 15 personnes par jour, pratiquer 164h/mois. Et si, malgré tout, pour le bien-être du patient, tu dois quand même faire une tâche qui sort de tes attributions, insiste-bien auprès de lui que si tu fais ce travail, c’est parce qu’un tel a mal fait le sien. Moi c’est ce qui m’a libéré. J’aimerais tant que ce soit pareil pour les autres qui souffrent, qu’ils ne deviennent pas à leur tour des bourreaux des suivants. Car ce système de fabrication de monstres ne m’a pas brisé pour me reforger un cœur de pierre avec tout le monde, non, mais seulement avec les monstres. Car mon cœur est d’or pour ceux qui en ont besoin.
Kintsugi, l’art japonais de recoller les morceaux du pot cassé pour créer quelque chose de plus beau. Et j’ajouterai : de plus solide pour détruire ceux qui l’ont cassé. wink NB : Happy end, dans une nouvelle équipe au top. Ne te décourage pas : non si male nunc et olim sic erit !

Surcharge de travail, horaires impossibles, Perte de sens, Epuisement, Déshumanisation, Harcèlement, Manque d’encadrement, Fin de vie, Positif – décembre 2019