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Témoignages : Détresse et précarité

« Alors le stage à ******, beaucoup d’assistés? »

Stagiaire / Clinique / Homme

Il y a quelques semaines, je suis arrivé avec une bonne nouvelle dans la chambre d’un patient: il allait pouvoir sortir! Un peu plus tard, la superviseuse passe dans le bureau médical pour nous annoncer que l’épouse du patient était allée lui demander les larmes aux yeux de le garder quelques jours de plus...le temps qu’elle reçoive sa pension du mois, parce qu’elle n’avait plus d’argent et rien à la maison pour nourrir son mari. ...

Un homme avec une leucémie chronique, une hépatite C et une artériopathie, à qui l’épouse ne peut même pas payer de la nourriture.

À peine quelques jours plus tard, j’entre dans la chambre d’une autre patiente. Une dame âgée, tombée dans sa cave et restée au sol un moment avant d’être retrouvée en hypothermie. Elle est assez vite remise sur pied. Dans un moment libre je vais la voir, en présence de son mari, pour leur donner les conseils ergonomiques que je viens de lire pour prévenir les chutes.
En revenant au bureau médical, le médecin m’explique qu’ils n’ont plus les moyens ni d’installer une lampe dans la cave, ni de payer le chauffage, et qu’une maison forcément si froide explique sans doute l’hypothermie importante (23deg Celsius).

Alors là je me suis senti bien con. Bien con et impuissant. Je veux aller faire le bon stagiaire à expliquer qu’il faut mettre des lampes bien partout dans les couloirs, remplacer le téléphone par un sans-fil ou je ne sais quel conseil de prévention. Ou alors je crois annoncer une bonne nouvelle sans me rendre un instant compte de la misère que vivent ces gens.

On apprend un tas de trucs pour aider les gens, mais qu’est-ce qu’on change fondamentalement pour eux? Quand c’est un couple de retraités (largement) sous le seuil de pauvreté (comme une grande partie d’entre eux)? On est censés faire quoi? Se dire qu’on ne se mêle pas de politique et qu’on prescrit nos petits médicaments tranquillement sans en demander plus?

Ensuite en discutant avec d’autres stagiaires, quelqu’un me demande : « alors le stage à******, beaucoup d’assistés? ».

Euh.

En fait, surtout beaucoup de pauvres. Des gens victimes d’une mondialisation à laquelle ils finissent par se soumettre, de politiques qu’ils détestent sans les combattre, et d’une société qui les méprise.
Alors être en médecine c’est pas être politicien. Mais il va bien finir par falloir se demander ce que ça signifie « vouloir guérir des gens », en « prendre soin » ou être « empathique » si on est incapable de ressentir de l’indignation ou de la colère face aux injustices qui nous crèvent les yeux dès lors qu’on accepte de les voir.

Détresse et précarité

« C’est pas un métier, c’est un abattoir ».

Stagiaire / Hôpital / Homme

« C’est pas un métier, c’est un abattoir ».C’est ce que m’a dit aujourd’hui une patiente, en me parlant de ses cinq frères, tous décédés de cancers respiratoires ou de pneumoconioses après avoir travaillé pendant 40 ans dans les mines et les charbonnages. ...

Des gens qui sont morts pas très loin de la misère. Des gens dont presque plus personne ne se souvient, qu’on traiterait vulgairement de « barraki », et dont les enfants et petits-enfants vivent pour la plupart dans la pauvreté dans la même région (Hainaut, neuvième zone la plus pauvre d’Europe du Nord).

Des gens qui ont rendu possibles un certain développement et une certaine richesse de notre pays, pour le plus souvent des salaires de misère, et surtout la création de fortunes colossales (qui a l’époque, participaient un peu plus qu’aujourd’hui au financement de l’état).

Des gens qui, excusez-moi madame la marquise, méritent bien plus de respect que les parvenus issus d’écoles de commerce hyper élitistes et autres start-uppeurs dont notre société glorifie les performances et le sacrifice tous les jours.

Détresse et précarité

« On ne les met pas au lit, on les jette »

Stagiaire / Hôpital / Homme

« On ne les met pas au lit, on les jette ». « Les » , c’est Leopoldine, 93 ans et plus toutes ses dents, que j’ai vue aujourd’hui en faisant le tour du service ce samedi. On ne se connait pas. Dans son dossier je vois qu’elle habite seule dans un appartement d’un immeuble avec un ascenseur (qui a le bonheur de fonctionner ces derniers temps). Elle a un fils mais il a un commerce dans le fin fond des Ardennes et il ne lui rend visite que les deuxièmes mardis du mois. ...

Leopoldine est atteinte de démence avancée.

Leopoldine n’a pas la force et l’énergie pour descendre de son immeuble, aller au Delhaize faire ses emplettes, porter son sac jusque chez elle… Et ne pas se tromper en rangeant le rôti dans le placard et les bougies au frigo (on lui pardonnera).

Elle n’a pas la force et elle n’a pas les moyens non plus. Elle se rend dans un restaurant social qui accueille en vrac les plus fragiles, jeunes et vieux.

Elle se retrouve à l’hôpital parce qu’un jour où elle était venue au restaurant, les employés ont remarqué une drôle d’odeur… Il faut dire qu’avec la démence, Léopoldine oublie vite qu’après avoir nettoyé son visage, elle doit aussi se laver le reste du corps mais avec son mal de dos ça devient dur.

Je vais la voir. Elle est recroquevillée au fond de son lit. Elle entrouvre les yeux : je l’ai dérangée. « Bonjour madame! ». Elle me regarde sans dire mot. Alors je me mets à son niveau et je demande si elle va bien, si elle respire bien, si elle n’a pas de douleur au niveau du thorax, si elle n’a pas de nausées ou de vomissements, si elle sait où elle est et quel jour nous sommes… Machinalement un peu. Un regard fixe dans mes yeux, sans réponse.

Puis je vois ses mains et je lui dis : « Vous avez de belles mains, madame, j’aurais aimé avoir les mêmes ! ». Là, elle me sourit et j’entends un petit ‘merci, vous êtes gentil’ sortir de ce petit visage parcheminé.

Pour tirer un sourire à Leopoldine, il m’a bien fallu m’asseoir 20 minutes à ses côtés.
Je pense à ce qui attend Léopoldine et certains de ses camarades après.

Dans certaines maisons de repos, par manque de personnel, par manque d’argent surtout, certainement pas par manque de dévouement des travailleurs, on demande de faire le coucher d’un résident en trois minutes et quarante secondes. D’ici la fin du texte, Léopoldine devra être mise au lit.

Tout ceci s’inscrit dans le contexte d’une privatisation à grande vitesse de ce qui est devenu un véritable ‘marché’ et très lucratif (on parle d’or gris). Pour donner une idée : l’un des grands groupes leader, en 2016, a fait plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 15,5 % de marge, un bénéfice de 38 millions d’euros, et il a doublé en cinq ans les dividendes versés à ses actionnaires. Une maison de retraite serait plus rentable qu’un centre commercial (1). Si Leopoldine savait l’or qu’elle a dans ses mains !

En 2019 à Bruxelles, 70% des institutions étaient privées (2), c’était 62% en 2014, c’était 40% en 1999 (3). La majorité, ce sont des grands groupes comme Orpea, Armonea, Senior Assist etc. (souvent étrangers, cotés en bourse et détenus par des fonds d’investissement… on parle bien de Leopoldine et non pas de kilos de mangue hein rappelons-le). Ceci s’est produit en partie par le rachat d’institutions publiques.
Conséquence de la privatisation, à Bruxelles, le prix de l’hébergement augmente. Les institutions commerciales sont en effet, dans l’ensemble, bien plus chères que les autres.
Or la plupart des hommes (et c’est encore pire pour les femmes) touchent une pension inférieure au montant moyen que coûte la vie dans une MRS.
On se retrouve donc avec des personnes qui n’ont pas le choix (vous vous voyez envoyer Leopoldine au Delhaize vous ?) mais qui n’ont pas de quoi joindre les deux bouts… que faire ?

Ah oui c’est vrai. À travers l’aide sociale des CPAS et la garantie de revenus aux personnes âgées (GRAPA) (4), il y a un transfert de la collectivité vers le privé qui s’effectue.

Bon ok, admettons, moi je veux juste que Leopoldine soit bien traitée et puisse avoir sa chambre en maison de repos, je suis prêt à payer, même si ça bénéficie à d’autres personnes…
Mais je pense que la logique de rentabilité influence tout de même ce qui est demandé au personnel de certains établissements (privés comme publics d’ailleurs).

« Dans certaines institutions, on demande aux aides-soignantes de réaliser jusqu’à 13 ou 14 toilettes par jour, dont celles de personnes parfois très dépendantes. Difficile dès lors de ne pas bousculer les ainés ! » (3).
Cela ressent aussi par les différents mouvements de grève qui traversent ces travailleurs (5 et 6), et ça ne touche bien évidemment pas que la Belgique, en atteste l’excellent article du Monde Diplomatique de ce mois que je vous exhorte à lire (7). Extrait : « On a perdu douze aides-soignantes en trois ans, s’insurge Mme Joseph-Edmond. La conséquence ? On nous oblige à faire de la maltraitance institutionnelle. Et ça, j’ai du mal à le dire, car je n’ai pas choisi ce métier par hasard. Pour les toilettes des résidents, on ne peut plus faire que du VMC (visage, mains, cul), et on ne peut même plus les doucher une fois par semaine. Les personnes Alzheimer ont besoin de calme et qu’on respecte leur rythme. On nous avait appris des méthodes de soins bienveillants. Maintenant, c’est fini. »

C’est indigne de mal traiter ses vieux, tout le monde est d’accord avec ce fait. Notre société est plus riche que jamais, c’est notre devoir de financer correctement des structures publiques et accessibles.
Moi je serai un futur vieux. Tout le monde le sera. Et j’aimerai bien que, plus tard, quelqu’un prenne le temps de me mettre au lit et puis me dise que j’ai de belles mains.

Sources :
1 : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BAQUE/59613
2 : https://www.rtbf.be/…/detail_de-nombreuses-maisons-de-repos…
3 : http://inegalites.be/La-privatisation-des-maisons-de
4 : https://www.onprvp.fgov.be/…/benefits/igo/pages/default.aspx
5 : https://www.rtbf.be/…/detail_les-employes-des-maisons-des-r…
6 : https://www.rtbf.be/…/detail_maisons-de-repos-preavis-de-gr…
7 : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BAQUE/59611

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